Où l'analyse odieusement subjective du comportement social de son voisin de palier catapulte l'auteur au trente sixième dessous sépulcrale!
Le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme.
Très proche, trop proche. C'est d'ailleurs de cette proximité que naît la nuisance du voisin.
Mais attention: que le voisin soir proche ne doit pas nous inciter à le confondre avec le prochain, ce dernier, contrairement au voisin, pouvant être lointain. (...) En résumé, nous devons aimer notre prochain en toutes circonstances afin de ne pas encourir la colère de Dieu, alors qu'il nous suffira de respecter notre voisin après vingt-deux heures pour ne pas être emmerdés par les flics.
Vingt-deux heures est en réalité l'heure H et le moment clef de la vie du voisin. Jusqu'à vingt-deux heures, le voisin gnognote à petits pas mous le train-train monocorde de son fourmillement appartemental. Il morigène sa progéniture, reprend du chou braisé, exprime maintes flatulences busso-annales devant sa télévision, puis il broie du noir et moud du café pour demain, en adressant au chat en borborygmes choisis un chapelet de compliments dont la consternante imbécilité m'interdit de vous restituer ici l'énoncé fastidieux.
Sonnent alors les vingts-deux coups de vingt-deux heures amputés des douzes coups de minuit pour de raison inhérentes à la duodécimalité d'un calcul horaire dont l'ambiguïté foncière a toujours heurté mon incompétence arithmétique congénitale.
Ding ding ding ding ding ding ding ding ding ding.
Vingt-deux heures. Pour le voisin souris grise, c'est l'heure exquise qui le grise. Il cesse de moudre et de morigéner, il éteint le chat et la télé, et colle son oreille contre l'unique objet de son ressentiment, le mur mitoyen s'il s'agit d'un voisin d'à côté, le placher s'il s'agit d'un voisin du dessus, le plafond s'il s'agit d'un voisin volant. Et là, immobile comme un boudin au bal et plus tendu qu'une situation internationale, le voisin, la queue basse et le tympan bandé, naît enfin à la Vie. C'est son heure de vérité, sa raison d'être et le moment précis pour lui de satisfaire ses sanguinaires exigences alimentaires qui conditionneront sa survie au détriment de celle de l'Homme. Pauvres hommes, en vérité, nous n'avons pas de veines, car le voisin nous les pompe. Il écoute, le bougre, les yeux clos, retenant son souffle jusqu'aux frontières de l'apoplexie, il écoute de toutes les forces de son petit coeur mesquin, il écoute à perdre haleine, il écoute à fendre l'âme, il écoute à mourir.
Quelquefois, il n'entend rien.
Alors, le voisin vasille et faseille, l'épaisseur de sa solitude lui saute à la gueule. (...)
Quelque autre fois, dressant bien l'oreille, il m'entend souffler dans mon saxophone ou dans quelque femme amicale venue nuitamment en mon logis.
Alors exulte le voisin.(...) Avec la fébrilité affamée d'un rapetasseur yougoslave exploité dans le vingtième, le voisin compose frénétiquement le numéro du commissariat. Au son martial du sergent de ville de garde, il se courbe et se plie avec humilité en disant: "Bonjour, monsieur le commissaire, envoyez-moi vite une patrouille armée, j'entends qu'on est heureux derrière mon mur."
(Vivons heureux en attendant la mort / Pierre Desproges)